Journée plus marquante, parce que j'étais avec. Avec de la motivation, de l'assurance et de l'envie.

    Un jeune homme d'à peine cinquante ans qui vient parce qu'il a une douleur thoracique atypique qui est en cours d'exploration par son médecin traitant, qui lui a fait faire une prise de sang qui est normale, et qui tente de le soigner avec des médicaments protecteurs gastriques. Déjà, ce genre d'histoire atypique me met systématiquement la puce à l'oreille. On m'a bien appris que les gens ne se présentent jamais avec la clinique typique qu'on nous rabache dans les bouquins, donc je sais qu'il faut se méfier de tout !

    Là, le gentil monsieur est amené par les pompiers pour malaise. Juste au moment où je m'apprête à entrer dans le box pour l'interroger et l'examiner, un autre patient est amené au déchocage. Ce monsieur-là est un vrai schtroumpf, il est tout bleu. Branle-bas de combat au déchoc, toute l'équipe est avec lui pour le bilanter, le perfuser, l'oxygéner, appeler le réanimateur...   

    Je m'éclipse discrètement pour aller voir mon patient. Après tout, ce n'est pas moi qui gère la déchoc, donc je ne vais pas négliger mon travail juste pour assister à la résurrection d'un schtroumpf.. J'arrive à capter une infirmière au passage pour qu'elle m'aide à faire son ECG, puis à le piquer pour un bilan.

    J'interroge le monsieur au fur et à mesure qu'on le déshabille et qu'on lui colle des patchs pour lui faire l'électro.Déjà, tout commence à se préciser : il a fait une syncope à l'emporte-pièce.Tilt. Mon alarme personnelle s'allume immédiatement. Il va falloir que je sois concentrée sur son tracé d'électro. Puis, il me raconte un peu plus précisément sa douleur qu'il traîne depuis 10 jours. C'est assez atypique, mais ça ressemble méchamment à une douleur coronarienne.

    Silence. On enregistre son électrocardiogramme. Tilt !! Tilt !!Y'a vraiment des ondes qui ne me plaisent pas sur votre tracé, cher monsieur...

Je bredouille avoir besoin de matériel pour sortir vivement faxer ce tracé au cardiologue. Je capte l'infirmière aupassage pour lui demander de bilanter rapidement le patient. Sauf que, manque de bol, on l'appelle au déchoc pour aider à soigner Mr Schtroumpf.

Je dois sûrement manquer d'assurance parfois, voire même souvent, mais là j'ai haussé le ton pour lui faire comprendre que le patient dans le box, qui n'est pas bleu, doit néanmoins être pris en charge rapidement. Je devais peut-être avoir un air un peu paniqué, parce qu'elle s'est arrêtée, m'a fixée, puis est retournée dans le box pour prélever le patient. J'entre au déchoc pour trouver mon chef et lui montrer le tracé. Sa réaction ne se fait pas attendre, et je lui explique que j'ai déjà mis le cardiologue et une infirmière sur le coup. Il me regarde, amusé.

    J'appelle le cardiologue, qui me dit d'accompagner le patient en USIC. Au milieu du brouhaha des urgences, je tente d'expliquer ce qu'il en est au patient, histoire de le rassurer un minimum. Je n'aimerais pas être à sa place. Il consulte pour un malaise et une douleur qu'il traîne depuis plusieurs jours, et soudain il se retrouve au milieu d'une effervescence et d'un bordel sans nom. 

    Effectivement, le patient passera sur la table de coronarographie dans l'heure.   

    Et moi, même si le cheminement était facile, et que tout le monde aurait fait la même chose, cette histoire m'a rendu heureuse de faire ce si beau métier, et utile concrètement, parce que j'ai vraiment le sentiment d'avoir rendu service au patient. Ce n'était pas forcément gagné, car cette urgence est arrivée en même temps que Mr Schtroumpf... Lequel des deux patients gérer en premier ? Heureusement que nous disposons d'une super équipe très compétente, car on a pu prendre en charge les deux urgences de la matinée parallèlement.   

   Sentiment d'utilité, de plénitude, de bonheur quoi. Je fais un beau métier finalement.