L'internat en général...

Chroniques hospitalières d'une jeune interne en médecine générale à Paris... fini l'externat, bonjour les dégâts !!

14 mai 2009

Entre la vie et la mort

    Le corps médical est une profession qui se retrouve vite confrontée à la mort. Dès notre plus jeune âge dans le métier, on cotoie le côté obscur de la force.
C'est au début très choquant, on se retrouve révolté et impuissant face à cet ennemi invisible aux pleins pouvoirs.
Au fur et à mesure des combats perdus d'avance, on est censés prendre du recul et même être à la limite de l'indifférence.
Est-ce que tous les médecins arrivent à passer outre ? Faut-il prendre de la distance, jusqu'à paraître dénué de tout sentiment ?

    On nous serine durant nos études pour nous apprendre l'empathie. Ce fameux sentiment du milieu, entre la sympathie et l'antipathie. Comme s'il fallait être froid, et ne pas prendre parti.
NSPP. Ne se prononce pas.
Je réponds à vos questions, cher patient, et puis je ne mets aucune couleur, aucune émotion à travers mes mots. Je suis professionnelle.
Dans tous les cas, le patient nous voit comme tel. Nous sommes professionnels, nous sommes blouses blanches et nous n'avons pas le droit d'avoir des sentiments. Comme des robots. On est interdits de partager la peine ou la tristesse, on doit rester stoïque en toute circonstance, et ne jamais flancher.
Pas le droit.

    Mais ne sommes-nous pas avant tout humain ? Un humain reste un être faillible. Personne n'est parfait, tout le monde peut faire l'erreur de ne pas prendre assez de distance.
De ne pas arriver à se protéger.
De montrer une faille dans ses défenses personnelles. Surtout, ne pas se laisser submerger...

    Moi j'y arrive pas. Je me trouve trop sensible, trop proche de mes patients.
J'adore établir ce lien médecin-malade, cette relation si complexe et si enrichissante. Je pourrais même faire une thèse dessus, tellement ce sujet me passionne.
Tellement d'aspects différents, tant de sentiments qui se mélangent... Et on a beau dire, que c'est le médecin qui doit conduire l'interrogatoire, ou la consultation, mais je suis navrée de dire qu'une relation se construit à deux.
Le médecin s'adapte au patient, comme le patient s'adapte au médecin.
On a des réactions différents selon la personne que l'on a en face de soi. On a beau connaître la procédure, les fameuses recommandations de l'OMS, les traitements, et les choses à dire au patient, on n'aura pas la même façon de faire avec 2 personnes différents.
Notre propre histoire, notre sensibilité, notre ressenti face au patient... tout cela ne peut toujours être effacé.

    Je suis sûrement encore trop jeune pour réussir à mettre ma vie personnelle et mes propres ressentis de côté lorsque je suis avec un patient ou une famille.
Je trouve cela super dur.
Annoncer à un fils que son père ne va pas bien, et que son état est préoccupant.
On se cache derrière des mots qui sont utilisés par tout un chacun pour raconter la même chose : pronostic réservé, équipe inquiète, peu d'espoir, et que sais-je encore...
Et je ne parle même pas de la communication non verbale, avec nos regards, nos expressions, nos gestes.
Je suis persuadée que ma gestuelle et mes yeux trahissaient ma propre tristesse.
Le fils me fixait de ses yeux larmoyants, et j'essayais de tenir le coup et de parler, continuer à parler, pour le rassurer peut-être un peu, et pour me rassurer surtout.
Lui dire qu'on fait tout pour qu'il ne souffre pas.
Lui répéter qu'il a une maladie atroce, étendue à de nombreux organes, et qu'il n'y a plus grand-chose à faire.
Et puis recommencer, toujours parler, parce que j'ai l'étrange impression que si je m'arrête, il va pleurer.
Et s'il pleure, c'est clair que je n'arriverais pas à garder mon sang-froid, et je pleurerai avec lui.

    Mon patient est mort le lendemain matin, quasiment sous mes yeux.
Et bah ça m'a touchée.
A tel point, que je ne me suis pas sentie de l'annoncer moi-même à la famille, et j'ai demandé à ma chef de prendre le téléphone à ma place.

    C'est difficile d'être confronté à la mort, tôt dans nos vies et tous les jours.
Chacun se défend et se protège comme il peut. Je me demande si j'arriverais toujours à encaisser cette souffrance et cette tristesse. Si on peut s'y habituer et rester "empathique", froid et distant.
Ou si je pourrai garder mon humanité et mes sentiments, sans être effondrée à chaque mort de patient.
Sujet si vaste... qui dépend de chaque individualité.

    L'avenir me le dira.


Commentaires

Beau texte

Quelle belle plume... pour des reflexions si sensées... je pense que dans le milieu médical il faut parvenir à un compromis entre l'indifférence et se mettre à la place des gens, c'est parfois difficile mais il faut garder son humanité et se protéger soi-même...
Je suis moi-même vétérinaire et la "gestion" du propriétaire n'est pas toujours facile, et la question de l'euthanasie ne se pose pas... il y a des fois ou ce n'est pas trop dur, on essaie de ne pas trop reflechir à ce qu'on fait mais parfois il est difficile de garder ses distances (surtout quand il s'agit de convenance...).La mort n'est pas anodine, chaque être est unique.

Posté par Ninja, 28 mai 2009 à 19:44

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