Et une garde, encore une !

    Un poil moins de passages que durant le week-end, mais il y a toujours des motifs aussi surprenants : une douleur de cheville sans notion de traumatisme (un brillant diagnostic de maladie d'Osgood Schlatter pour les curieux), une colique salivaire à 2h du matin, un épisode d'hypothermie à 34° chez un nourrisson traité pour une fièvre depuis dimanche... et toujours des histoires merveilleuses de vomissements depuis cette nuit, de toux, de fièvre...

    Et toujours des parents anxieux, des parents agressifs parce qu'ils ont attendu et/ou parce qu'ils ont vu un ou plusieurs enfants passer devant le leur... On a beau rester calme, et leur expliquer qu'il existe différents degrés d'urgence, et qu'ils ne peuvent pas juger en voyant simplement l'enfant leur passer devant, c'est toujours dans le vide. Incompréhension totale. Du moment qu'il s'agit de leur mioche, tout le reste paraît moins grave.
    L'autre jour, on a eu un nouveau-né de 6 semaines atteint d'une bronchiolite très sévère en détresse respiratoire aiguë, et nous l'avons emmené au déchocage pour s'occuper correctement de lui. Je laisse ma chef au déchoc pour continuer les "consultations" aux urgences. Un père me prend la tête et me parle à la limite de la politesse parce que ça fait 2h qu'il attend avec sa fille de 4 ans qui a vomi ce matin. Perdant patience, je m'enflamme un peu et lui explique qu'il y a eu une réanimation d'un nouveau-né, et qu'évidemment cela nous a pris beaucoup de temps.
Silence.
Puis il me regarde, impassible : "et alors ?"

    Alors, rien. T'as raison, parle-moi mal, parce que c'est évident que ta fille est à l'article de la mort.
En journée, j'arrive encore à gérer mes pulsions agressives verbales.
La nuit, à 3h du matin, enchaînant 2 gardes en 3 jours, j'avoue que là, ma patience m'a déjà quittée depuis un bon bout de temps.
    J'ai failli lâcher le morceau, je sentais le sang affluer mes joues et noyer mon cerveau de colère, mais pourtant j'ai tenu bon. Au prix d'un effort inconsidérable, je n'ai pas hurlé, contrairement au père en face de moi, qui se prenait pour une victime de racisme, en me disant qu'on avait "jeté" sa fille et lui-même sur un banc au fond de la salle d'attente, et que pendant qu'ils attendaient sagement, l'infirmière d'accueil avait fait exprès de faire entrer en douce une centaine d'enfants arrivés après eux.
J'ai tenu bon, je me suis raccroché au dernier fil me liant à la raison, et je n'ai pas explosé.
Je lui ai répété qu'il y a plusieurs urgences, que ce n'est pas toujours facile de comprendre pourquoi l'enfant arrivé après eux a la chance extrême de pouvoir entrer dans un box, mais que c'est comme ça, qu'il faut patienter jusqu'à ce que son tour arrive.
    Je suis assez fière d'avoir tenu bon. Ce cher monsieur a bien ébranlé la machine, mais je suis restée solidement ancrée et sûre de moi, calme et professionnelle.
Une phrase de plus, je lui aurai rendu le carnet de santé de sa fille et j'aurai claqué la porte du box...

    Encore une garde où j'ai mangé les délicieuses barquettes de l'hôpital. Je suis abonnée depuis le début au poisson pané-purée.
Voilà peut-être pourquoi j'ai perdu quelques grammes depuis mon arrivée dans le service...