10 septembre 2009
Gaffe
Mme V. est une patiente de 75 ans hospitalisée depuis mi-août pour des douleurs costales qui durent depuis quasiment 1 an.
Forcément, avec ce motif d'hospitalisation, chaque soignant qui se respecte a son alarme intérieure qui se met à sonner. On pense immédiatement à quelque chose de méchant, et on n'en démordra pas tant que tous les examens n'auront pas été faits.
C'est impensable d'avoir des douleurs osseuses depuis 1 an, dont la cause serait bénigne... Jamais vu ça. Notre travail nous confronte souvent (toujours ?) à des situations critiques et pas drôles.
J'aimerais pouvoir annoncer à une famille que non, il ne s'agit pas d'un cancer, mais d'une carence en une nouvelle vitamine qu'on vient de découvrir ! Et le traitement serait magique : une injection, et tout le monde est guéri.
Ce n'est évidemment pas le cas de Mme V.
Je persiste et signe dans ma nouvelle spécialité d'apprentie-oncologue. Et je trouve cela toujours aussi difficile, si ce n'est plus.
Il faut sans cesse puiser dans ses ressources, et essayer de se montrer "empathique", pas sympathique. J'ai une relation trop proche et trop personnelle avec mes patients, ça je le sais bien, mais c'est difficile de garder une distance et de s'éloigner.
Pour l'instant, je n'y parviens pas toujours.
Et j'ai l'impression d'apprendre avec eux les mauvaises nouvelles de plein fouet, et je n'en ressors jamais indemne.
Je suis revenue de vacances et j'ai récupéré Mme V. comme patiente. Le bilan était en cours. La scintigraphie osseuse nous confirme ce qu'on suspectait : multiples localisations osseuses secondaires. La recherche de la tumeur primitive s'est révélée jusqu'à maintenant infructueuse.
Il s'agit probablement d'un sein, mais nous n'en sommes pas encore sûrs. La patiente sera transférée en oncologie pour poursuivre les examens et discuter un traitement.
Ma chef me dit qu'elle n'a rien dit à la patiente pour l'instant, mais que sa fille est au courant. Pas d'autre information.
Une fois encore, je peste contre l'organisation de mon service, en me rappelant les autres patients atteints de cancer, et à qui personne n'avait annoncé le diagnostic. Personne, sauf moi. Avec des mots bredouillants, maladroits et le coeur qui bat la chamade dans ma poitrine.
Je revis cette situation encore une fois.
La patiente sera transférée dans la semaine, peut-être même demain, et je ne conçois pas qu'elle quitte le service sans savoir. Quelqu'un fera peut-être la gaffe de prononcer le mot tant redouté devant elle sans prendre de précaution, pensant que la patiente est au courant... Et je sais que cette nouvelle la dévasterait.
Alors, une fois de plus, je me dis que ça va encore être moi la porteuse de la mauvaise parole.
Je profite que sa voisine soit en examen pour prendre mon courage à deux mains et tenter de lui parler. Elle est à mille lieux de se douter de ce que je m'apprête à lui dire.
J'essaie de prendre des précautions, de lui dire que rien n'est sûr mais qu'on essaie de comprendre l'origine de ses douleurs... je tourne autour du pot.
Puis je me lance.
A l'entente du mot fatidique, elle pousse un cri et se met à pleurer.
Je me sens super mal, j'ai même les larmes aux yeux. J'essaie de lui expliquer qu'on n'est pas sûrs, alors que c'est un gros mensonge... Je me sens toute penaude.
Je préviens le reste de l'équipe d'être particulièrement à son écoute ce jour, parce que j'ai un peu énoncé le diagnostic qui fait peur.
L'après-midi de cette fameuse journée, une aide-soignante m'attrape pour me dire que la fille de Mme V. est là et veut me voir.
Je ne sais pas pourquoi, mais de suite je suis mal à l'aise.
Sa fille me dit d'entrée qu'elle voulait annoncer elle-même le diagnostic à sa mère et qu'elle l'avait précisé à ma chef.
Hum.
Silence.
Je perds toute contenance, toute crédibilité, tout professionnalisme (si tant est que j'en eû eu).
Je m'excuse, chose que je n'aurai peut-être pas dû faire.
Ensuite, je lui explique que sa mère est attendue en oncologie, et qu'il était hors de question qu'elle l'apprenne de façon maladroite.
Et puis en discutant avec elle, je me suis rendue compte qu'elle n'avait pas tout compris sur la pathologie de sa mère... connaissant ma chef, elle a dû lui envoyer quelques infos en pleine face sans essayer de lui expliquer.
Donc je reprends tout depuis le début, j'explique où on en est et ce qu'on attend.
A la fin de notre entrevue, elle m'a remerciée et est partie en souriant rejoindre sa mère.
Je ne pense pas qu'elle m'en veuille, mais je me suis sentie super mal le reste de l'après-midi. J'avais la sensation dérangeante d'avoir fait une grosse gaffe et je m'en voulais un peu.
En même temps, je trouve ça un peu limite de laisser la fille annoncer une telle nouvelle à sa mère. Qu'elle la prépare psychologiquement, oui, mais il faut quand même un médecin dans le coin pour préciser quelques trucs et répondre aux questions...
Je me suis peut-être un peu précipitée pour lui dire. J'ai profité de l'absence de sa voisine, mais j'aurai pu attendre le lendemain.
Je ne sais pas si c'est mieux comme ça. La patiente part aujourd'hui en oncologie. Je suis passée la voir hier, elle semblait éteinte. Elle est morte de trouille.
Je lui ai dit que j'essaierai de passer la voir dans son nouveau service. Oui, je sais, c'est pas bien, c'est pas professionnel ni "empathique"...
Mais je suis comme ça, je n'ai pas pu m'empêcher de lui dire ça. Parce que je sais que ça lui fera plaisir de me voir, et je ne peux pas lui refuser un petit peu de chaleur dans le coeur.
18 juillet 2009
Spécialité oncologue
Après M. C, "mon" premier patient décédé quasiment sous mes yeux, et atteint d'un mélanome,
après Mme Q., chez laquelle nous avons découvert une tumeur du rein,
je prends en charge Mme M., 62 ans, qui consulte à l'hôpital pour douleurs abdominales évoluant depuis 2 mois, diffuses, atypiques, avec une tendance à la constipation.
Elle est d'abord reçue aux urgences, où l'examen réalisé par le premier médecin retrouve un abdomen ballonné, et une douleur intense soulagée par morphine.
La biologie retrouve une cytolyse et une cholestase, donc l'hypothèse retenue serait un problème hépatique.
L'échographie retrouve une ascite abondante, avec un foie normal. Le radiologue se pose la question d'un processus occupant pelvien, et recommande de compléter par un examen scannographique.
Examen dont elle a bénéficié hier. Et qui retrouve une occlusion colique avec un obstacle d'allure tumorale du haut rectum avec distension colique allant du sigmoïde jusqu'au caecum, avec une dilatation à ce niveau de 10cm.
Elle est passée ce jour au bloc pour lever l'obstacle.
Elle ne sait pas ce qu'elle a. Elle est venue pour des douleurs de ventre, et elle passe au bloc 3 jours après avec une histoire de tumeur dont elle n'a pas encore connaissance.
Ce matin, je ne me sentais absolument pas de lui annoncer ce qu'on suspectait chez elle. J'ai parlé d'obstacle sans en dire plus, et j'ai été presque soulagée qu'elle ne me demande pas ce que c'était, cet obstacle.
Le chirurgien qui est passé en a parlé à son mari, il a utilisé le terme "masse". Allez savoir ce qu'il a compris par ce terme, ça peut vouloir dire à la fois tout et rien.
Probablement un cancer de l'ovaire évolué, qui a déjà envahi la région, voire plus. C'est une putain de saloperie ce cancer. Toujours découvert à un stade avancé, parce qu'il se développe tranquillement dans son coin, sans gêner personne. Jusqu'à ce qu'il vienne embêter le rectum et que là, on a mal au ventre.
Horrible.
Après M.C, après Mme Q., après Mme M., je m'occupe depuis 2 semaines de Mr G., envoyé à l'hôpital pour fracture de cote spontanée.
Il a 77 ans, pas d'antécédents particuliers en dehors d'une hypertension et d'une hypertrophie de prostate.
Personnellement, je suis encore jeune dans la profession, mais quand j'entends "fracture de cote spontanée" chez un monsieur de 77 ans, je pense systématiquement à quelque chose de méchant. Des métastases osseuses, ou un myélome.
Tout débute avec un taux de PSA au plafond. Tellement au plafond que lorsque j'appelle l'urologue, il me répond qu'avec ce taux-là, c'est sûr que c'est un cancer, et que c'est même un cancer métastasé.
On a continué les examens, histoire de faire le bilan d'extension, afin d'essayer d'esquisser un pronostic.
Et je me retrouve, le matin du jour de la fête nationale à aller lui parler enfin franchement. Je n'ai jamais été très précise jusque là, à me cacher derrière mes dossiers et mes examens à lui faire passer, sans jamais prononcer des mots horribles.
Naïvement, je me disais que ce n'était pas mon rôle de lui annoncer cette nouvelle atroce. Je me voyais encore réviser mes cours, m'imaginant ces fameuses RCP (réunion de concertation pluridisciplinaire) où chaque spécialiste exposait son avis sur le cas du patient, et où ensuite tout le monde faisait table ronde avec le patient et sa famille pour tout leur expliquer, en terme de pronostic ou de thérapeutique.
Dans la vraie vie, ce n'est pas le cas. C'est la petite interne qui se morfond dans son bureau, en se disant que ça ne se fait pas de laisser le patient sortir le lendemain sans qu'il ait la moindre idée de ce dont il souffre, qui décide que, quand même, il faut aller discuter avec lui.
Il m'a répondu qu'il n'était pas idiot, qu'il se doutait qu'il y avait quelque chose. Il m'a remerciée. Chose à laquelle je ne m'attendais pas vu les circonstances. Et il m'a dit qu'il préférait profiter de chaque moment, et de s'essayer à la thérapie par le rire.
J'ai trouvé ça génial.
Est-ce mon service, qui me permet de voir autant de pathologies différentes ? Ou est-ce le vieillissement de population, chez laquelle on découvre de plus en plus de cancers ?
En tout cas, l'oncologie est une spécialité merveilleuse mais difficile.
Je trouve qu'elle enrichit énormément sur le plan humain, mais elle atteint toujours un peu, quelque part. En tout cas, moi, oui, ça m'atteint.
Chacun des patients dont je me suis occupée, chez lesquels on a découvert des cancers, m'a marquée. Chacun à sa manière, chacun réagissant différemment.
Magnifique spécialité, mais qui n'est pas faite pour moi, vraiment.
07 juin 2009
Gardons le moral !
Mme Q. est une jeune patiente de 83 ans qui a débarqué dans mon service il y a presque 10 jours. Il s'agit d'un transfert des urgences : pyélonéphrite sans complication.
L'échographie réalisée aux urgences retrouve une image kystique liquidienne avec remaniements du rein compatibles avec des séquelles de pyélonéphrite. Il faudra compléter par un scanner.
La patiente est un amour. Elle me salue toujours "bonjour docteur", "merci docteur"... Elle ne se plaint jamais, elle va super bien... Bref, c'est la patiente idéale qui, en réalité, n'est pas malade !
Je n'attends plus que de récupérer mon scanner pour la faire rentrer chez elle.
Je l'ai entre les mains samedi dernier.
Lésion tumorale nécrosée du rein droit de presque 6 cm.
J'avoue que je ne m'attendais pas vraiment à ce résultat.
Etant seule, je me sens incapable de lui annoncer ce diagnostic horrible, et me cache derrière la lenteur des radiologues qui n'ont toujours pas interprété ce fichu scanner...
Mardi visite. Un de mes chefs entre et lui balance ça dans la tête, boum.
"Vous avez une masse sur le rein, et comme on ne sait pas ce que c'est, il faudra sûrement opérer. Bonne journée."
J'ai le vertige, je me sens super mal. Jamais personne n'aurait envie de se prendre ça dans les dents, aussi brutalement ! Je m'en veux, je me dis que c'est moi qui aurais dû lui apprendre, étape par étape, ce diagnostic imprononçable.
Je prends avis auprès des oncologues et des chir, mais comme je n'arrive pas à les croiser, l'oncologue me propose de présenter le dossier en réunion de concertation pluridisciplinaire (la fameuse RCP) le vendredi suivant.
L'après-midi, je ne tiens plus et décide de retourner voir ma patiente, pour discuter un peu, pour faire comme un "debriefing", parce que je suis persuadée qu'elle est loin d'avoir tout saisi et encore moins digéré.
Son fils est déjà dans la chambre.
Une autre de mes chefs leur propose de se réunir afin de discuter. Elle ne connaît pas du tout le dossier de ma patiente, mais elle connaît son fils...
Nous nous installons tous dans le bureau, et au moment où on s'assoit, le bip de ma chef sonne.
"Excusez-moi ! Mais tu n'as qu'à commencer sans moi..."
Mmh oui bien-sûr, y'a pas de lézard. En même temps, on ne va pas t'attendre en se regardant tous dans le blanc des yeux pendant un quart d'heure.
Je n'avais jamais fait ça de ma vie, ni même assisté à ce genre de réunion "officielle" avec la famille.
Et me voilà, contrainte de me lancer dans un laïus dont je me souviens à peine la trame.
J'ai essayé de me mettre à sa place, à la place de son fils, à la mienne, si c'était ma grand-mère ou quelqu'un d'autre de ma famille assis là.
Je me suis lancée sans filet, comme ça, au feeling.
J'ai essayé de rester professionnelle, et euh... empathique comme dirait l'autre.
J'ai essayé d'expliquer avec des mots simples, histoire que tout leur soit accessible.
J'ai essayé de détailler la suite des choses, avec les examens complémentaires à réaliser, la RCP et l'avis des spécialistes.
Je leur ai demandé au moins 5 fois s'ils avaient des questions.
Et j'ai arrêté de parler.
Place au silence.
Place au malaise.
Que dire de plus sans entrer dans leur intimité ? Où est donc cette foutue ligne à respecter quand on veut rester empathique ?
Le fils avait les larmes aux yeux, celles de sa mère coulaient lentement le long de ses joues.
J'ai reparlé, en disant qu'on était toujours disponibles pour elle, qu'il y avait une psychologue, qu'elle n'était pas seule.
Elle s'est levée, m'a remerciée et est repartie dans sa chambre.
Me laissant là, dans ce putain de bureau, avec moi aussi les larmes aux yeux...
C'est pas possible d'apprendre à faire ça, c'est inhumain. Je suis sûre que même les plus vieux grands professeurs du monde sont toujours touchés quelque part, même si c'est un tout petit point très loin dans leur coeur.
Je suis très attachée à mes patients, et rien que cette mini réunion m'a bousillé le moral.
Mon métier a des côtés immondes et inavouables.
Ma fameuse RCP de vendredi a raté son but, parce qu'il n'y avait pas de chirurgien présent.
Grrr...
Début de réponse mercredi si tout va bien.
Gardons le moral !
