L'internat en général...

Chroniques hospitalières d'une jeune interne en médecine générale à Paris... fini l'externat, bonjour les dégâts !!

25 mai 2009

Merci pour la bonne année

    Mr A. est un patient que je suis depuis mon arrivée dans le service. Il est entré quelques jours avant que je ne sois là pour un AVC hémorragique sévère. Sévère dans le sens où le monsieur est quasi un légume quand je le rencontre.
Le scanner cérébral initial montre une hémorragie diffuse, sans pourtant effet de masse ni engagement.
Je m'en occupe assez vaguement les premiers jours, car on a plusieurs obligations : la visite du service, le planning des gardes à faire tous ensemble...
Mes visites auprès de lui se cantonnent au début à passer rapidement le voir, sans même l'examiner à fond.

    Le second jour du stage, je remarque qu'il a l'abdomen ballonné, et qu'a priori il n'a pas eu de selles depuis une semaine.
Autre grand combat pour les gens hospitalisés, après la fameuse IU, c'est la constipation.
On tente un premier lavement, qui ne donne rien.
Le patient ne semble pas en occlusion, il continue à manger et n'a pas de nausées. Les bruits hydro-aériques sont présents, et cliniquement il n'y a pas de quoi s'inquiéter.
Je demande un ASP en urgence, et appelle l'interne de chir pour avoir un avis.

    Comme je suis de garde le soir-même, je fais la contre-visite.
L'interne de chir me dit que le patient n'est pas inquiétant, et qu'il faut poursuivre les lavements, et le surveiller de ce côté-là.
Point, pas grand-chose à faire.
Je récupère l'ASP en fin d'après-midi, bien-sûr. Il y a quelques niveaux... je m'empare du cliché et court après un chirurgien pour avoir aussi son avis. Pas de panique, juste une sonde naso-gastrique et attendre que tout sorte...

    Un scanner abdominal est demandé, mais dans mon hôpital, il faut attendre une date de rendez-vous. Ma chef précise que c'est assez urgent, et le radiologue lui promet d'essayer de le caser sur son planning archi complet le lendemain.
C'est sur ces dernières nouvelles que je descends aux urgences pour ma garde.

    A 23h30, alors que je pense à tout sauf à mon patient, j'ai un coup de fil de l'interne de radiologie, affolée.
Elle m'explique qu'un patient a eu un scanner abdominal à 20h, et que personne ne semble intéressé de récupérer les images, alors qu'il présente un volvulus colique avec une distension du sigmoïde de 10 cm !
Hum. J'ai été doublée par la radiologie qui a pris mon patient sans me tenir au courant...
Appel de l'interne de chir qui le passe au bloc dans la nuit.

    10 jours plus tard, le patient est retransféré dans mon service pour suite de prise en charge de son AVC. L'histoire du volvulus est réglé, il a eu une sigmoïdectomie, et les suites opératoires ont été simples.
Au point de vue neurologique, le patient a récupéré la marche, la force, et même un peu la parole.
Sauf que... ça coince encore au niveau de la cohérence de ses propos.
Il part à chaque question dans une envolée lyrique, où il m'explique qu'il aimerait "comprendre pourquoi les produits n'ont pas été stockés et analysés comme il l'aurait fallu, surtout au 3e étage, parce que lui, il a l'habitude des logiciels qui permettent de tout prendre en compte" ?
Hum ok. On va suivre ça de près, Mr A., ne vous inquiétez pas.

    Mais de jour en jour, il s'améliore. Il quitte peu à peu son état d'"aphasie de Wernicke" (mon brillant diagnostic d'apprentie neurologue), pour réussir à récupérer de la lucidité par moments.
Mon premier espoir tient à sa réponse correcte concernant son année de naissance.
Puis j'ai été récompensée par son prénom !

    Et ce matin ! Grand bond de progrès ! Il nous demande de faire entrer sa femme afin que nous puissions discuter tous ensemble.
Waow, ça devient cohérent tout ça.
Puis il nous explique qu'il s'inquiète, parce qu'il aimerait bien trouver une personne qui vienne lui poser des questions, noter les réponses et surtout lui raconter ce qu'il s'est passé.
Hum, ça tient encore la route.
Il nous confie être angoissé de l'avenir, et quand sa femme lui explique qu'il va rentrer à la maison, il demande une précision "où ?". Elle lui répond "chez nous", et il sourit en disant qu'enfin, c'était la réponse qu'il attendait.
Franchement, pas mal.

    Il va mieux cliniquement, et aussi radiologiquement : le scanner cérébral de contrôle montre une nette régression de l'hématome.

    On le quitte en lui promettant que oui, il va pouvoir rentrer à la maison dans les jours qui viennent.
Le repas du midi vient d'être servi, et on lui souhaite un bon appétit.
Il semble ému de la conversation qu'on vient d'avoir, et je sens qu'il se souviendra de ce moment. Peut-être même se souviendra-t-il de nous, 2 médecins parmi ceux qui se sont occupés de lui.
Et, les yeux brillants, il nous congédie en disant : "et merci pour la bonne année"...



Posté par docmarie à 17:40 - Exercice quotidien - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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14 mai 2009

Entre la vie et la mort

    Le corps médical est une profession qui se retrouve vite confrontée à la mort. Dès notre plus jeune âge dans le métier, on cotoie le côté obscur de la force.
C'est au début très choquant, on se retrouve révolté et impuissant face à cet ennemi invisible aux pleins pouvoirs.
Au fur et à mesure des combats perdus d'avance, on est censés prendre du recul et même être à la limite de l'indifférence.
Est-ce que tous les médecins arrivent à passer outre ? Faut-il prendre de la distance, jusqu'à paraître dénué de tout sentiment ?

    On nous serine durant nos études pour nous apprendre l'empathie. Ce fameux sentiment du milieu, entre la sympathie et l'antipathie. Comme s'il fallait être froid, et ne pas prendre parti.
NSPP. Ne se prononce pas.
Je réponds à vos questions, cher patient, et puis je ne mets aucune couleur, aucune émotion à travers mes mots. Je suis professionnelle.
Dans tous les cas, le patient nous voit comme tel. Nous sommes professionnels, nous sommes blouses blanches et nous n'avons pas le droit d'avoir des sentiments. Comme des robots. On est interdits de partager la peine ou la tristesse, on doit rester stoïque en toute circonstance, et ne jamais flancher.
Pas le droit.

    Mais ne sommes-nous pas avant tout humain ? Un humain reste un être faillible. Personne n'est parfait, tout le monde peut faire l'erreur de ne pas prendre assez de distance.
De ne pas arriver à se protéger.
De montrer une faille dans ses défenses personnelles. Surtout, ne pas se laisser submerger...

    Moi j'y arrive pas. Je me trouve trop sensible, trop proche de mes patients.
J'adore établir ce lien médecin-malade, cette relation si complexe et si enrichissante. Je pourrais même faire une thèse dessus, tellement ce sujet me passionne.
Tellement d'aspects différents, tant de sentiments qui se mélangent... Et on a beau dire, que c'est le médecin qui doit conduire l'interrogatoire, ou la consultation, mais je suis navrée de dire qu'une relation se construit à deux.
Le médecin s'adapte au patient, comme le patient s'adapte au médecin.
On a des réactions différents selon la personne que l'on a en face de soi. On a beau connaître la procédure, les fameuses recommandations de l'OMS, les traitements, et les choses à dire au patient, on n'aura pas la même façon de faire avec 2 personnes différents.
Notre propre histoire, notre sensibilité, notre ressenti face au patient... tout cela ne peut toujours être effacé.

    Je suis sûrement encore trop jeune pour réussir à mettre ma vie personnelle et mes propres ressentis de côté lorsque je suis avec un patient ou une famille.
Je trouve cela super dur.
Annoncer à un fils que son père ne va pas bien, et que son état est préoccupant.
On se cache derrière des mots qui sont utilisés par tout un chacun pour raconter la même chose : pronostic réservé, équipe inquiète, peu d'espoir, et que sais-je encore...
Et je ne parle même pas de la communication non verbale, avec nos regards, nos expressions, nos gestes.
Je suis persuadée que ma gestuelle et mes yeux trahissaient ma propre tristesse.
Le fils me fixait de ses yeux larmoyants, et j'essayais de tenir le coup et de parler, continuer à parler, pour le rassurer peut-être un peu, et pour me rassurer surtout.
Lui dire qu'on fait tout pour qu'il ne souffre pas.
Lui répéter qu'il a une maladie atroce, étendue à de nombreux organes, et qu'il n'y a plus grand-chose à faire.
Et puis recommencer, toujours parler, parce que j'ai l'étrange impression que si je m'arrête, il va pleurer.
Et s'il pleure, c'est clair que je n'arriverais pas à garder mon sang-froid, et je pleurerai avec lui.

    Mon patient est mort le lendemain matin, quasiment sous mes yeux.
Et bah ça m'a touchée.
A tel point, que je ne me suis pas sentie de l'annoncer moi-même à la famille, et j'ai demandé à ma chef de prendre le téléphone à ma place.

    C'est difficile d'être confronté à la mort, tôt dans nos vies et tous les jours.
Chacun se défend et se protège comme il peut. Je me demande si j'arriverais toujours à encaisser cette souffrance et cette tristesse. Si on peut s'y habituer et rester "empathique", froid et distant.
Ou si je pourrai garder mon humanité et mes sentiments, sans être effondrée à chaque mort de patient.
Sujet si vaste... qui dépend de chaque individualité.

    L'avenir me le dira.





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