07 juin 2009
Gardons le moral !
Mme Q. est une jeune patiente de 83 ans qui a débarqué dans mon service il y a presque 10 jours. Il s'agit d'un transfert des urgences : pyélonéphrite sans complication.
L'échographie réalisée aux urgences retrouve une image kystique liquidienne avec remaniements du rein compatibles avec des séquelles de pyélonéphrite. Il faudra compléter par un scanner.
La patiente est un amour. Elle me salue toujours "bonjour docteur", "merci docteur"... Elle ne se plaint jamais, elle va super bien... Bref, c'est la patiente idéale qui, en réalité, n'est pas malade !
Je n'attends plus que de récupérer mon scanner pour la faire rentrer chez elle.
Je l'ai entre les mains samedi dernier.
Lésion tumorale nécrosée du rein droit de presque 6 cm.
J'avoue que je ne m'attendais pas vraiment à ce résultat.
Etant seule, je me sens incapable de lui annoncer ce diagnostic horrible, et me cache derrière la lenteur des radiologues qui n'ont toujours pas interprété ce fichu scanner...
Mardi visite. Un de mes chefs entre et lui balance ça dans la tête, boum.
"Vous avez une masse sur le rein, et comme on ne sait pas ce que c'est, il faudra sûrement opérer. Bonne journée."
J'ai le vertige, je me sens super mal. Jamais personne n'aurait envie de se prendre ça dans les dents, aussi brutalement ! Je m'en veux, je me dis que c'est moi qui aurais dû lui apprendre, étape par étape, ce diagnostic imprononçable.
Je prends avis auprès des oncologues et des chir, mais comme je n'arrive pas à les croiser, l'oncologue me propose de présenter le dossier en réunion de concertation pluridisciplinaire (la fameuse RCP) le vendredi suivant.
L'après-midi, je ne tiens plus et décide de retourner voir ma patiente, pour discuter un peu, pour faire comme un "debriefing", parce que je suis persuadée qu'elle est loin d'avoir tout saisi et encore moins digéré.
Son fils est déjà dans la chambre.
Une autre de mes chefs leur propose de se réunir afin de discuter. Elle ne connaît pas du tout le dossier de ma patiente, mais elle connaît son fils...
Nous nous installons tous dans le bureau, et au moment où on s'assoit, le bip de ma chef sonne.
"Excusez-moi ! Mais tu n'as qu'à commencer sans moi..."
Mmh oui bien-sûr, y'a pas de lézard. En même temps, on ne va pas t'attendre en se regardant tous dans le blanc des yeux pendant un quart d'heure.
Je n'avais jamais fait ça de ma vie, ni même assisté à ce genre de réunion "officielle" avec la famille.
Et me voilà, contrainte de me lancer dans un laïus dont je me souviens à peine la trame.
J'ai essayé de me mettre à sa place, à la place de son fils, à la mienne, si c'était ma grand-mère ou quelqu'un d'autre de ma famille assis là.
Je me suis lancée sans filet, comme ça, au feeling.
J'ai essayé de rester professionnelle, et euh... empathique comme dirait l'autre.
J'ai essayé d'expliquer avec des mots simples, histoire que tout leur soit accessible.
J'ai essayé de détailler la suite des choses, avec les examens complémentaires à réaliser, la RCP et l'avis des spécialistes.
Je leur ai demandé au moins 5 fois s'ils avaient des questions.
Et j'ai arrêté de parler.
Place au silence.
Place au malaise.
Que dire de plus sans entrer dans leur intimité ? Où est donc cette foutue ligne à respecter quand on veut rester empathique ?
Le fils avait les larmes aux yeux, celles de sa mère coulaient lentement le long de ses joues.
J'ai reparlé, en disant qu'on était toujours disponibles pour elle, qu'il y avait une psychologue, qu'elle n'était pas seule.
Elle s'est levée, m'a remerciée et est repartie dans sa chambre.
Me laissant là, dans ce putain de bureau, avec moi aussi les larmes aux yeux...
C'est pas possible d'apprendre à faire ça, c'est inhumain. Je suis sûre que même les plus vieux grands professeurs du monde sont toujours touchés quelque part, même si c'est un tout petit point très loin dans leur coeur.
Je suis très attachée à mes patients, et rien que cette mini réunion m'a bousillé le moral.
Mon métier a des côtés immondes et inavouables.
Ma fameuse RCP de vendredi a raté son but, parce qu'il n'y avait pas de chirurgien présent.
Grrr...
Début de réponse mercredi si tout va bien.
Gardons le moral !
10 novembre 2008
Journée à thème
Les patients se passent vraiment le mot.
Quand ils ont décidé d'être tous malades en même temps, et en plus, de faire la même maladie, ça ne rate pas.
Après ma première garde sur le diabète, voici une journée aux urgences sur les AVC (accidents vasculaires cérébraux).
En passant les détails, des histoires pas toujours très drôles avec des pronostics assez réservés, surtout au niveau fonctionnel.
La première, une histoire triste finalement. Une mamie de 87 ans qui est tombée a priori sur la tête, et qui saigne dans son cerveau. Coma, pronostic extrêmement sombre. Sa famille vient la voir, et je ne me suis pas sentie d'aller leur parler. Je n'étais pas sûre de savoir trouver les mots... leur faire comprendre la gravité de la situation, tout en essayant de répondre à leurs questions et de savoir rester empathique.
Joli mot expliquant notre attitude face aux familles. Ne pas être "sympathique", encore moins "antipathique".
Au final, c'est super difficile. Peut-être est-ce parce que c'est le début de mon internat, et que je n'ai pas l'habitude de me mettre à la place de celle qui annonce la mauvaise nouvelle.
J'aurais pu assister à l'entrevue entre la famille et mon chef, mais par respect pour la famille déjà éprouvée, j'ai préféré m'éclipser. Je n'avais pas envie qu'ils encaissent la nouvelle avec moi à côté, en se demandant ce que je pouvais bien foutre là.
Ensuite, une histoire un peu plus... moins triste en fait.
Patient de 70 ans avec des facteurs de risque cardio-vasculaire (diabétique, hypertendu, obèse et artéritique). L'infirmière d'accueil des urgences l'étiquette "douleur thoracique". En le réinterrogeant et l'examinant, il s'avère qu'il présente une douleur à l'épaule, mais n'a jamais ressenti la moindre douleur dans la poitrine. Tant pis, on a déjà fait l'ECG (électrocardiogramme), au cas où.
Il me raconte, dans un sens chronologique difficile à établir, la succession des évènements.
Alors, oui, hier soir, il se sentait vide. Il a mesuré sa glycémie : 0.5g (chiffre bas).
Alors, oui, il a mangé, parce qu'il avait déjà avalé son traitement pour le diabète.
Et puis après, il y a toujours cette main qui ne suit pas vraiment ses commandes.
Et là, ce matin, il s'est même coupé en se rasant !
Et cette nuit, en fait, il s'est réveillé à 3h du matin parce que son bras faisait des mouvements incontrôlés.
...
En résumant, il a une gêne et des mouvements un peu incoordonnés au niveau de l'épaule droite depuis quelques mois, mais surtout il a une sensation de faiblesse dans tout l'hémicorps droit depuis cette nuit. Et depuis ce matin, des difficultés à articuler (dysarthrie pour les intimes).
Alors, oui, l'interne a prescrit son scanner cérébral pour visualiser ce qui peut bien se trafiquer dans son cerveau, au gentil môssieur.
Dommage, il est normal... ça n'élimine en rien le diagnostic. J'appelle le neurologue pour qu'il passe le voir, pour l'hospitaliser. Y'a pas moyen que je laisse sortir mon papi.
Après plusieurs heures de cours intensifs (et une grosse migraine), je repasse dans le service, pour prendre des nouvelles de mon patient.
Transféré en unités de soins intensifs neurologiques.
Il a eu une IRM cérébrale qui a bien montré là où ça n'allait pas dans son petit cerveau.
Ah, les journées à thème...
