L'internat en général...

Chroniques hospitalières d'une jeune interne en médecine générale à Paris... fini l'externat, bonjour les dégâts !!

18 juillet 2009

Spécialité oncologue

    Après M. C, "mon" premier patient décédé quasiment sous mes yeux, et atteint d'un mélanome,
après Mme Q., chez laquelle nous avons découvert une tumeur du rein,
je prends en charge Mme M., 62 ans, qui consulte à l'hôpital pour douleurs abdominales évoluant depuis 2 mois, diffuses, atypiques, avec une tendance à la constipation.

    Elle est d'abord reçue aux urgences, où l'examen réalisé par le premier médecin retrouve un abdomen ballonné, et une douleur intense soulagée par morphine.
La biologie retrouve une cytolyse et une cholestase, donc l'hypothèse retenue serait un problème hépatique.
L'échographie retrouve une ascite abondante, avec un foie normal. Le radiologue se pose la question d'un processus occupant pelvien, et recommande de compléter par un examen scannographique.

    Examen dont elle a bénéficié hier. Et qui retrouve une occlusion colique avec un obstacle d'allure tumorale du haut rectum avec distension colique allant du sigmoïde jusqu'au caecum, avec une dilatation à ce niveau de 10cm.
Elle est passée ce jour au bloc pour lever l'obstacle.

    Elle ne sait pas ce qu'elle a. Elle est venue pour des douleurs de ventre, et elle passe au bloc 3 jours après avec une histoire de tumeur dont elle n'a pas encore connaissance.
Ce matin, je ne me sentais absolument pas de lui annoncer ce qu'on suspectait chez elle. J'ai parlé d'obstacle sans en dire plus, et j'ai été presque soulagée qu'elle ne me demande pas ce que c'était, cet obstacle.
Le chirurgien qui est passé en a parlé à son mari, il a utilisé le terme "masse". Allez savoir ce qu'il a compris par ce terme, ça peut vouloir dire à la fois tout et rien.
Probablement un cancer de l'ovaire évolué, qui a déjà envahi la région, voire plus. C'est une putain de saloperie ce cancer. Toujours découvert à un stade avancé, parce qu'il se développe tranquillement dans son coin, sans gêner personne. Jusqu'à ce qu'il vienne embêter le rectum et que là, on a mal au ventre.
Horrible.

    Après M.C, après Mme Q., après Mme M., je m'occupe depuis 2 semaines de Mr G., envoyé à l'hôpital pour fracture de cote spontanée.
Il a 77 ans, pas d'antécédents particuliers en dehors d'une hypertension et d'une hypertrophie de prostate.
Personnellement, je suis encore jeune dans la profession, mais quand j'entends "fracture de cote spontanée" chez un monsieur de 77 ans, je pense systématiquement à quelque chose de méchant. Des métastases osseuses, ou un myélome.
Tout débute avec un taux de PSA au plafond. Tellement au plafond que lorsque j'appelle l'urologue, il me répond qu'avec ce taux-là, c'est sûr que c'est un cancer, et que c'est même un cancer métastasé.
On a continué les examens, histoire de faire le bilan d'extension, afin d'essayer d'esquisser un pronostic.
Et je me retrouve, le matin du jour de la fête nationale à aller lui parler enfin franchement. Je n'ai jamais été très précise jusque là, à me cacher derrière mes dossiers et mes examens à lui faire passer, sans jamais prononcer des mots horribles.
Naïvement, je me disais que ce n'était pas mon rôle de lui annoncer cette nouvelle atroce. Je me voyais encore réviser mes cours, m'imaginant ces fameuses RCP (réunion de concertation pluridisciplinaire) où chaque spécialiste exposait son avis sur le cas du patient, et où ensuite tout le monde faisait table ronde avec le patient et sa famille pour tout leur expliquer, en terme de pronostic ou de thérapeutique.

    Dans la vraie vie, ce n'est pas le cas. C'est la petite interne qui se morfond dans son bureau, en se disant que ça ne se fait pas de laisser le patient sortir le lendemain sans qu'il ait la moindre idée de ce dont il souffre, qui décide que, quand même, il faut aller discuter avec lui.
Il m'a répondu qu'il n'était pas idiot, qu'il se doutait qu'il y avait quelque chose. Il m'a remerciée. Chose à laquelle je ne m'attendais pas vu les circonstances. Et il m'a dit qu'il préférait profiter de chaque moment, et de s'essayer à la thérapie par le rire.
J'ai trouvé ça génial.

    Est-ce mon service, qui me permet de voir autant de pathologies différentes ? Ou est-ce le vieillissement de population, chez laquelle on découvre de plus en plus de cancers ?
En tout cas, l'oncologie est une spécialité merveilleuse mais difficile.
Je trouve qu'elle enrichit énormément sur le plan humain, mais elle atteint toujours un peu, quelque part. En tout cas, moi, oui, ça m'atteint.
Chacun des patients dont je me suis occupée, chez lesquels on a découvert des cancers, m'a marquée. Chacun à sa manière, chacun réagissant différemment.
Magnifique spécialité, mais qui n'est pas faite pour moi, vraiment.



   

14 mai 2009

Entre la vie et la mort

    Le corps médical est une profession qui se retrouve vite confrontée à la mort. Dès notre plus jeune âge dans le métier, on cotoie le côté obscur de la force.
C'est au début très choquant, on se retrouve révolté et impuissant face à cet ennemi invisible aux pleins pouvoirs.
Au fur et à mesure des combats perdus d'avance, on est censés prendre du recul et même être à la limite de l'indifférence.
Est-ce que tous les médecins arrivent à passer outre ? Faut-il prendre de la distance, jusqu'à paraître dénué de tout sentiment ?

    On nous serine durant nos études pour nous apprendre l'empathie. Ce fameux sentiment du milieu, entre la sympathie et l'antipathie. Comme s'il fallait être froid, et ne pas prendre parti.
NSPP. Ne se prononce pas.
Je réponds à vos questions, cher patient, et puis je ne mets aucune couleur, aucune émotion à travers mes mots. Je suis professionnelle.
Dans tous les cas, le patient nous voit comme tel. Nous sommes professionnels, nous sommes blouses blanches et nous n'avons pas le droit d'avoir des sentiments. Comme des robots. On est interdits de partager la peine ou la tristesse, on doit rester stoïque en toute circonstance, et ne jamais flancher.
Pas le droit.

    Mais ne sommes-nous pas avant tout humain ? Un humain reste un être faillible. Personne n'est parfait, tout le monde peut faire l'erreur de ne pas prendre assez de distance.
De ne pas arriver à se protéger.
De montrer une faille dans ses défenses personnelles. Surtout, ne pas se laisser submerger...

    Moi j'y arrive pas. Je me trouve trop sensible, trop proche de mes patients.
J'adore établir ce lien médecin-malade, cette relation si complexe et si enrichissante. Je pourrais même faire une thèse dessus, tellement ce sujet me passionne.
Tellement d'aspects différents, tant de sentiments qui se mélangent... Et on a beau dire, que c'est le médecin qui doit conduire l'interrogatoire, ou la consultation, mais je suis navrée de dire qu'une relation se construit à deux.
Le médecin s'adapte au patient, comme le patient s'adapte au médecin.
On a des réactions différents selon la personne que l'on a en face de soi. On a beau connaître la procédure, les fameuses recommandations de l'OMS, les traitements, et les choses à dire au patient, on n'aura pas la même façon de faire avec 2 personnes différents.
Notre propre histoire, notre sensibilité, notre ressenti face au patient... tout cela ne peut toujours être effacé.

    Je suis sûrement encore trop jeune pour réussir à mettre ma vie personnelle et mes propres ressentis de côté lorsque je suis avec un patient ou une famille.
Je trouve cela super dur.
Annoncer à un fils que son père ne va pas bien, et que son état est préoccupant.
On se cache derrière des mots qui sont utilisés par tout un chacun pour raconter la même chose : pronostic réservé, équipe inquiète, peu d'espoir, et que sais-je encore...
Et je ne parle même pas de la communication non verbale, avec nos regards, nos expressions, nos gestes.
Je suis persuadée que ma gestuelle et mes yeux trahissaient ma propre tristesse.
Le fils me fixait de ses yeux larmoyants, et j'essayais de tenir le coup et de parler, continuer à parler, pour le rassurer peut-être un peu, et pour me rassurer surtout.
Lui dire qu'on fait tout pour qu'il ne souffre pas.
Lui répéter qu'il a une maladie atroce, étendue à de nombreux organes, et qu'il n'y a plus grand-chose à faire.
Et puis recommencer, toujours parler, parce que j'ai l'étrange impression que si je m'arrête, il va pleurer.
Et s'il pleure, c'est clair que je n'arriverais pas à garder mon sang-froid, et je pleurerai avec lui.

    Mon patient est mort le lendemain matin, quasiment sous mes yeux.
Et bah ça m'a touchée.
A tel point, que je ne me suis pas sentie de l'annoncer moi-même à la famille, et j'ai demandé à ma chef de prendre le téléphone à ma place.

    C'est difficile d'être confronté à la mort, tôt dans nos vies et tous les jours.
Chacun se défend et se protège comme il peut. Je me demande si j'arriverais toujours à encaisser cette souffrance et cette tristesse. Si on peut s'y habituer et rester "empathique", froid et distant.
Ou si je pourrai garder mon humanité et mes sentiments, sans être effondrée à chaque mort de patient.
Sujet si vaste... qui dépend de chaque individualité.

    L'avenir me le dira.


07 décembre 2008

Relation d'un week-end

   Un week-end bien rempli passé aux urgences, et en forme s'il vous plaît !
On commence par une bonne journée bien remplie le vendredi, puis on enchaîne sans transition par une nuit qui débute gentiment... si gentiment qu'à 21h, on se pose la question de partager la nuit tellement il n'y a personne...
Evidemment, les gens ont commencé à arriver tranquillement vers 2h du matin...

    Le patient de 4h45 m'a complètement achevée. Un gentil monsieur, qui a une bonne tête et qui a dû supporter ma fatigue et mon énorme coup de pompe.
N'empêche. Venir aux urgences parce qu'on stresse à cause de sa tension... bon, ok, il avait une tension à 18/10, mais aucun symptôme, il se sentait super bien.
Alors le cercle vicieux : il prend sa tension, il stresse, alors du coup il reprend sa tension et elle est toujours aussi élevée !
Eh bien, cher monsieur, la petite interne est sur les genoux, elle n'en peut plus, ça fait plus de 23h qu'elle est debout et franchement... voilà.
J'ai prescrit mon bilan dans un état second, j'en ai d'ailleurs prescrit plus que pas assez, ce qui m'a valu la morale faite par un vieil infirmier qui me répétait (à bon escient) que ça ne servait strictement à rien de faire un bilan hépatique...
Mouais, sûrement, mais là je suis tellement fatiguée que bientôt tu vas devoir me ramasser par terre.

    Petite cure de sommeil salvatrice jusqu'à 9h, puis je rentre enfin chez moi.
Retour aux urgences le dimanche à 9h ! 24h sans urgences, ça m'avait déjà trop manquée.
D'habitude, le dimanche matin, c'est calme.
Pas avec moi. Peut-être que j'attire le boulot...
Début de journée avec un jeune qui nous fait une petite appendicite. Et puis comme c'est le thème de la journée, on enchaîne avec une jeune femme qui vient pour douleur abdo... appendicite numéro 2.

    Les journées s'enchaînent et ne se ressemblent pas.
Ce que j'aime dans mon travail, et surtout dans un service d'urgences, c'est que le matin en se levant, on ne sait pas ce qui nous attend.
Quels patients on va voir défiler, quelles maladies on va diagnostiquer.
Tout est surprise, n'importe quoi peut arriver n'importe quand. Un appel du SAMU, un transfert, une intoxication au CO ou alors tout cela qui arrive en même temps...
Notre prise en charge diffère sûrement de notre état d'esprit du jour, de notre fatigue, de notre motivation. De la relation et du contact qu'on arrive à établir avec chacun des patients.
Chaque relation médecin-malade est unique, et c'est un paramètre super important et intéressant à prendre en compte. Celui qu'on trouve sympathique aura sans doute une prise en charge plus rapide que celui qu'on trouve super chiant et qui n'est absolument pas coopérant...
C'est enrichissant comme relation. Il y a tant de facteurs influents, qui peuvent tout modifier : l'heure, l'état d'esprit des 2 protagonistes, l'environnement...

    J'adore ce type de relation, celle qu'on noue par le travail, si rapide, si intime dans la santé du patient et si anonyme finalement.
Je crois que c'est l'un des critères qui m'a fait choisir la médecine générale : celui d'approfondir cette relation, d'entrer dans la vie des gens, et d'établir un vrai lien de confiance réciproque.
On verra ce que ça donnera dans l'avenir, en espérant que je développe correctement mes petites oreilles de docteur...





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