Il y a des jours, comme celui-là, où j'aime pas mon métier. Ou plutôt, où j'aime pas les patients.
    Le semestre d'hiver est réputé être une période difficile, surtout dans un service d'urgences.
C'est vrai qu'il y a énormément de passages, dont la majorité relève de la simple consultation de médecine générale de ville. De vagues douleurs qui durent depuis des jours, voire des semaines et même des années, de la constipation simple, et en ce moment des viroses, des grippes !

    Je commence avec une gentille mamie de 77 ans qui vient pour une chute accidentelle sur le poignet. Je tique légèrement, parce que dans mon service, la médecine et la traumato sont séparées.
Je lis plus attentivement ce que l'infirmière d'accueil a précisé : "chute depuis 10 jours, ne s'en souvient pas."
Bon, il va falloir creuser plus en profondeur que la simple chute mécanique, où la patiente se serait pris les pieds dans le tapis.
Après quelques heures bien remplies d'examens en tout genre (dont scanner cérébral et radio dudit poignet cassé), le fils vient tout bonnement dans le poste de soins pour m'agresser gentiment en m'expliquant que oui, vous comprenez, ma mère a 77 ans et elle est assise dans la salle d'attente bondée des urgences, et oui, vous comprenez, ça fait déjà 5h qu'on est là.
Certes, je vous ai juste déjà pris à part avec votre maman pour vous dire qu'elle sera effectivement hospitalisée en orthopédie, où le traitement de sa fracture du poignet comportera une part chirurgicale, et que j'attends juste la fin de mon bilan pour la faire monter à l'étage.
Et sans me fâcher tout rouge, terminer mon laïus sur un ton poli pour lui faire comprendre que je fais de mon mieux, que le service est blindé, bondé, que c'est la merde totale, mais que finalement 5h pour tout ce qu'elle a eu, ça devient franchement honorable.

    Je vais me rassoir dans le poste de soins pour vérifier si j'ai reçu les résultats manquants, et je souffle en me répétant intérieurement de ne pas craquer parce que je suis malade et donc impatiente aujourd'hui.
L'un des nombreux téléphones des urgences me coupe sauvagement dans ma tentative de relaxation accélérée. Pour me prouver que je suis la spécialiste du calme et de la maîtrise de soi, je prends l'immense responsabilité de décrocher (oui, car il faut savoir que le numéro des urgences est comme par hasard assimilé à celui du secrétariat-standard-consultations-et-tout-ce-qui-va-avec par le public).
Quelle débile.
Je me fais envahir par un flot de paroles hurlantes, entrecoupées par le manque de réseau, indéfinissables, mais que je prends immédiatement pour malpolies et désagréables.
Je récupère le combiné et tente lentement de le reposer sur mon oreille.
"Mais c'est un scandaaale !!!! ça fait déjà 5 fois que j'apeeeelle..."
"Oui, Madame, essayez de parler moins fort, je vous entends très bien."
"Je voudrais prendre des nouvelles de Mr Poivro qui est dans votre service depuis hier soiiiirr ?????"
"Euh, une seconde, je vérifie qu'il est toujours aux urgences".
... (silence salvateur)
"Allo ? Oui, Mr Poivro est toujours aux urgences, c'est ma collègue qui l'a vu ce matin. Je vais prendre votre numéro de téléphone, et dès qu'elle a un moment, elle vous rappelle pour vous donner de ses nouvelles."
" Mais c'est pas possiiiiiible !!!! A chaque fois que j'appelle, personne n'est foutu de me dire ce qu'il a !!"
"Je suis désolée, mais je viens de vous dire que ce n'est pas moi qui l'ai vu, donc je ne peux pas vous di..."
"Ah bah bravo, c'est n'importe quoi ! Vous savez que moi aussi je travaille dans un hôpital, donc je sais TRES BIEN comment ça se passe, et d'habitude on sait répondre aux gens qui appellent pour avoir des nouvelles et..."
Blablablablablablablablabla.
Je ferme les yeux et souffle une nouvelle fois en essayant de me concentrer fort sur mon calme légendaire.

    Les patients continuent de s'entasser délicatement dans la salle d'attente. J'essaie de faire vite, mais cette stratégie se révèle inefficace, parce qu'au contraire, j'ai le sentiment de tout faire de travers. Je gère 5 ou 6 patients en même temps, et je confonds tout ce qu'ils ont, entre leurs symptômes, leur examen, leur bilan et leur traitement !
Appel de la gastro. Ils ont besoin d'un médecin dans le service pour l'un de leurs patients qui chauffe.
Avant de monter, je jette un coup d'oeil sur le nombre de dossiers de patients qui ne cesse d'augmenter, et compatis intérieurement avec ma co-interne que je laisse seule aux prises avec tous ces fous.

    J'ai passé une heure et demie dans les étages - parce qu'évidemment, entre-temps, la pneumo m'a appelée pour un patient qui a mal au bide parce que tout simplement, il est constipé... Un petit remède miracle et tadaa !! un beau caca qui fait du bien !
Finalement, cette pause c'était comme un bol d'air frais qui m'a permis de m'expatrier des urgences.
Retour au pays de la folie.
Je récupère ma co-interne les cheveux hirsutes, qui se demande bien comment elle va y arriver, et une des infirmières qui ne cesse de répéter "mais qu'est-ce qu'ils ont aujourd'hui !".

    18h25. Je sens une joie sans fin qui m'envahit petit à petit : je finis dans 5 minutes. Pour ne pas laisser une transmission relou à ma relève, je passe un coup de téléphone en gynéco pour hospitaliser une femme enceinte de 2 mois qui a une pneumopathie étendue, avec une suspicion de tuberculose.
Grosse erreur.
Je dois biper 3 fois l'interne avant qu'elle daigne me rappeler. (Ok, elle était peut-être au bloc).
Je dois négocier ferme ma patiente, car il n'y a aucun lit de femme dans tout l'hôpital. (En même temps, elle est enceinte).
L'interne n'arrive pas à me coincer, elle me passe donc "quelqu'un". (Ok... si tu veux).
Et là, je me fais enguirlander comme une vieille chaussette parce que la gynéco, c'est pas un service d'hébergement où on hospitalise les femmes comme ça, pour rien (Ok, je veux bien admettre que sa pneumopathie ne concerne pas la gynéco), qu'il ne faut pas passer par l'interne parce que ça fait perdre du temps à tout le monde et qu'il faut biper le chef.
"Ah d'accord, je ne savais pas. Je vais biper le chef."
"C'est moi." Gros vent glacial qui me passe dans tout le corps.
"Ah d'accord, excusez-moi, je ne savais pas." (T'avais qu'à te présenter, merde). "Je dois vous faire un courrier pour vous l'envoyer ?"
"Ah oui, hein, parce que le téléphone c'est pas très légal hein..."
Qu'est-ce que j'en sais moi, bordel ? Chaque hôpital a ses propres pratiques, et à chaque fois il faut rechanger ses vieilles habitudes pour s'acclimater.

    Je peux comprendre que la chef de gynéco défendait son territoire, ce n'est pas le souci. Elle a accepté d'héberger ma patiente, et c'était ça le principal.
Mais là, à 18h30, me faire encore engueuler pour la énième fois de la journée, ça commence à faire beaucoup. J'essaie timidement de faire mon travail, je suis encore toute neuve et j'ai un océan de connaissances et de pratique à acquérir. Mais ce n'est jamais motivant de tomber sur des interlocuteurs aussi désagréables.
Je peux comprendre que les patients étaient tous à bout de nerf d'attendre des heures et des heures avant de voir un médecin. Mais est-ce que c'est absolument nécessaire de m'agresser gratuitement alors que je n'arrête pas, et que je n'arrive même pas à prendre une minute pour faire pipi ? J'essaie de passer les voir, de leur expliquer que le service est plein à craquer, et que surtout, il y a une hiérarchie dans les urgences.
Une constipation, ça passe généralement après une crise d'asthme sévère...
Une douleur du pied, ça passe après une vilaine douleur thoracique avec un ECG modifié...

    Comment faire comprendre ce message qui paraît pourtant si simple, à l'entière population de mon hôpital ? Eux, ce qu'ils voient de leurs yeux, c'est des gens qui sont arrivés après, et qui passent avant eux.
Ils voient des vents de blouses blanches qui passent, qui courrent, et qui ne leur adressent pas même un regard.
C'est difficile de part et d'autre... Un peu d'humanisme et de gentillesse ferait mieux passer la pilule. C'est sans compter sur l'exaspération, l'accumulation, la difficulté d'être malade ou médecin aux urgences.
Il y a vraiment des jours où j'aime pas mon métier.